I- Analogies avec les problèmes propres aux hommes


A- La xénophobie

orcs



    Isabelle Smadja :

     Selon Isabelle Smadja, le racisme dans l'oeuvre de Tolkien transparaît à travers le conflit qui existe entre les Orques et les forces du Bien.
    Les Orques sont considérés comme une "race" qu'on peut détruire sans jamais négocier quoi que ce soit et sans aucune culpabilité, car ils sont considérés comme étant des êtres dégénérés. Ils sont donc exclus de part leur nature biologique, du fait de leur naissance ou d leur sang, les Orques doivent être détruits parce que leur race est dangereuse. Pour I.Smadja, c'est le fait de penser que l'on puisse être mauvais par nature, que le mal se trouve dans les gènes qui est dangereux et raciste. Cependant, on peut tout de même remarquer que parmi les Orques, des individualités existent, c'est donc la preuve que tous les Orques ne sont pas identiques. En dépis de cette humanisation des Orques, I.Smadja souligne que les Orques sont tous de même exclus sous prétexte qu'ils font partie d'une race perfide, ou alors parce qu'ils sont issus d'un métissage (cf. les Orques de Saroumane _ ces"gens immondes", précise Sylvebarbe, sont "des hommes que Saroumane a dégradés ou le fruit d'un métissage entre la race des Orques et celle des Hommes". ).
    Le fait de considérer que les personnes ont des qualités et défauts déterminés par la naissance ou par le sang transparaît aussi dans la description des nains, en effet, il est dit de ces derniers que " dès leur venue au monde, ils appartenaient à une espèce capable de résister obstinément à toute tentative de domination".
    Enfin, la mise en parallèle de la description faite des Orques et celle des Elfes met en évidence les différences entre les deux espèces. Les Orques sont décrits comme des êtres perfides et mauvais : leur langue est abominable, à l'opposé de la "belle langue elfique""; leur apparence physique est hideuse par opposition à la belle apparence des Elfes. Cette description laisse croire que l'apparence  physique révèle parfois la valeur morale, ainsi, les Elfes qui sont beaux et blonds sont de bonnes créatures, tandis que les Orques qui sont noirs et hideux devraient tous être détruits.

    Il serait cependant simpliste de réduire l'oeuvre à cette seule constatation. En effet, il suffit de la lire pour se persuader que loin de faire l'apologie du racisme, elle s'y oppose.

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   Semprini :

   "L'homme ne trouvera pas en ce monde d'ennemi plus redoutale que lui-même", cette phrase d'Alain résume bien l'une des clés de l'oeuvre de Tolkien Le Seigneur des Anneaux, qui est celle du combat que les personnages mènent contre eux-mêmes.
    Il s'agit, en effet, de montrer que le mal est immanent aux êtres, que les personnages présents dans Le Seigneur des Anneaux sont en perpétuelle lutte contre leur destin, mais avant tout contre leur propre être. On peut tout d'abord affirmer que dans l'oeuvre de Tolkien, chaque homme ou espèce possède en lui-même la possibilité d'agir selon le Bien ou le Mal, et qu'il n'y a donc pas de détermination irrémédiable qui enfermerait l'individu dans un carcan auquel il ne pourrait échapper. Comme l'affirme Elrond lors du Conseil qu'il tient à Fondcombe: "rien n'est mauvais au début. Même Sauron ne l'était pas" ; cette affirmation du Seigneur Elfe signifie donc que tout homme doté de conscience a la possibilité du choix entre le Bien et le Mal; entre le devoir moral et les tentations suscitées par l'envie.
    Ainsi, les Orques considérés par I.Smadja comme étant les proies d'une discrimination du fait de leur laideur ne sont au final qu'une espèce ayant fait le choix du Mal, qui avait au départ, tout commeles Elfes ou les Nains par exemple, la possibilité d'être au service du Bien. Ainsi, comme l'affirme Guido Semprini, "un personnage doté de bonnes intentions peut parfois tomber dans l'erreur et même le Mal, tandis qu'un autre corrompu peut être amené à se repentir". On peut penser à Boromir, l'Homme du Sud, membre de la Communauté de l'Anneau qui n'avait pas de mauvaises intentions au départ mais qui sera tenté par l'Anneau maléfique; cette soif du pouvoir, bien que regrettée et niée par la suite sera la cause de la mort de Boromir, qui tombe sous les flèches des Orques.
     Qu'il s'agisse de Galadriel, Dame de Lorien; de Gandalf le Gris, magicien; de Frodon Sacquet, Hobbit de la Comtée ou encore de Gollum, créature répugnante mais cependant essentielle, on peut remarquer que le combat que ces personnages mènent n'est pas celui d'une "chasse à l'ennemi"  qu'il faut à tout prix détruire mais au contraire celui d'une lutte personnelle et intérieure contre leur propre attirance pour l'Anneau de pouvoir. Gollum en est l'exemple le plus frappant. On peut en effet observer à de nombreuses reprises que celui-ci souffre de la part d'ombre, de Mal qu'il possède en lui et qui le pousse à vouloir récupérer l'Anneau maléfique. Le combat que Gollum mène contre lui-même est frappant car il montre explicitement que notre pire ennemi se trouve finalement en nous-mêmes.
    De plus, le comportement raciste se manifestepar le refus de se confronter à soi-même et à ses faiblesses pour prendre pour cible un être différent de soi, considéré comme inférieur pour cette unique raison. Or il s'agit justement de l'inverse en ce qui concerne les membres de la Communauté de l'Anneau qui apprennent à aimer des êtres différents d'eux-mêmes. L'exemple qui en est le plus significateur est celui de la relation qu'entretiennent Legolas l'Elfe et Gimli le Nain. En effet, bien qu'appartenant tout deux à des espèces différentes, ils apprennent à s'apprécier au cours du roman et d'ennemis jurés au départ, ils deviennent inséparables par la suite. Cette évolution met donc en évidence que l'apprentissage de la tolérance et l'acceptation de l'étranger sont non seulement possibles, mais nécessaires pour vaincre le Mal.
    On peut donc dire qu'à travers  Le Seigneur des Anneaux, Tolkien, qui méprisait l'idéologie raciste, prône la réconciliation générale des différentes cultures humaines et signe un livre anti-raciste.

edoras


B-La misogynie

    Isabelle Smadja :

    D'après  Isabelle Smadja,  la présence des femmes est certes incontestable dans Le Seigneur des Anneaux,  cependant la description que Tolkien  fait d'elle nous révèle qu'elles incarnent  plus un idéal qu'un rôle dans l'oeuvre à proprement parler.
    Tout d'abord, il convient de souligner qu'aucune femme n'est membre de la Communauté de l'Anneau, constituée de neuf membres masculins qui représentent les peuplades en lutte contre la dictature de Sauron.Cette exclusion des femmes de la Communauté contribue, selon I.Smadja a appuyer le fait que les femmes ne sont pas essentielles dans le roman.
    Bien que n'ayant, selon I.Smadja, qu'un rôle secondaire, on peut tout de même remarquer que la description faite des femmes dans Le Seigneur des Anneaux laisse transparaître la notion d'idéal qu'elles incarnent.
    L'évocation de Galadriel, Dame de Lorien "sage, intrépide et belle", aux cheveux "d'or foncé"; ou celle d'Eowyn (nièce de théoden, roi de Rohan), dont il est dit "son visage était très beau et ses longs cheveux semblaient une rivière d'or. Mince et élancée apparaissait-elle dans sa robe blanche ceinte d'argent" contribuent à souligner l'extrême beauté dont ces femmes sont l'incarnation.
    Ainsi, la sacralisation et l'idéalisation des femmes, si l'on retient les exemples de Galadriel, d'Eowyn et d'Arwen, presque "trop belles pour être vraies" tend finalement à les exclure du groupe.
    Ce paradoxe tient du fait qu'une femme n'étant remarquée et respectée que pour sa beauté n'a au final pas accès à la vie de tous les jours, concrète et réelle, qui n'est pas  "belle et pure".  De plus, toutes les femmes ne sont pas belles et pures, ce qui veut donc dire que la majorité d'entre elles sont exclues.
    Cette exclusion faite, force est de constater qu'il ne reste alors que les hommes qui occupent une place importante et essentielle dans Le Seigneur des Anneaux.


    Vincent Ferré :

    Cependant, on ne peut se limiter à penser que l'idéalisation et la sacralisation de la femme dans Le Seigneur des Anneaux ne sont que synonymes d'exclusion.
    En effet, il faut envisager leur fonction dans le roman qui se révèle être essentielle pour différentes raisons. Tout d'abord, comme l'affirme Vincent Ferré, "les femmes jouent un rôle primordial parce qu'elles cristallisent sur leurs personnes l'amour des héros". Le caractère essentielle des femmes se vérifie par le fait qu'elles sont le point de départ et d'aboutissement de l'aventure, elles donnent au récit une dynamique et aux personnages masculins une raison de lutter mais aussi de vivre.
    Cette importance de l'amour, de la relation à l'autre est notamment visible dans le couple formé par Arwen et Aragorn, mais aussi dans la relation de Sam et Rosie. Bien que présent essentiellement en arrière-plan, le couple formé par Arwen et Aragorn met en évidence le fait que l'amour qui unit les deux personnages est la clef de la réussite du combat mené par Aragorn; combat contre l'ennemi d'une part, qu'il faut affronter au péril de sa mort, mais aussi combat intérieur du héros qui doit se montrer digne de la femme aimée, qui est ici incarnée pas Arwen. Ainsi, comme le souligne Vincent Ferré, "c'est l'absence de la femme qui rend l'aventure inévitable et possible, l'objet de la quête pouvant être obtenu grâce à la force que suscite l'amour".
    L'amour est aussi synonyme d'espoir, de réussite, on peut le remarquer dans la relation qui unit Sam, jeune Hobbit accompagnant Frodon dans sa quête, et Rosie. En effet, Sam aime profondément Rosie et n'ayant pas pu lui avouer son amour avant de partir, il ne cesse durant tout le récit de penser à elle, car elle lui inspire un futur meilleur et lui donne de ce fait la force d'avancer.
    Si les femmes sont donc essentielles de part les relations qu'elles ont avec les héros, leur inspirant force et courage, elles sont également associées à la fertilité et à la terre, symbole d'éternelle continuation.
    Enfin, il convient de souligner la soumission de certains héros à une Dame, comme on peut le noter dans le comportement du Nain Gimli, membre de la Communauté de l'Anneau, vis-à-vis de la Dame Galadriel. En effet, ce dernier s'incline devant elle et se conduit en parfait amant, étant pourtant d'ordinaire l'un des personnages les moins coutrois.
    Si les femmes sont l'incarnation de l'amour dans Le Seigneur des Anneaux, amour qui permet aux héros de se surpasser, elles incarnent donc un rôle fondamental.
    On voit alors mal comment Tolkien, en donnant aux femmes un rôle si important sans son oeuvre pourrait être considéré comme un homme misogyne.