III- Le sens de la mort

"Le Seigneur des Anneaux  exprime mieux que bien des romans, qui se veulent réalistes, la vérité de la condition humaine, dans son rapport à la vie et à la mort, et avec ses choix inévitables"

A-La peine de mort

   Isabelle Smadja :

    Isabelle Smadja met en évidence la complexité qui réside dans la question de la mort et de la peine de mort dans l'oeuvre de Tolkien. Apparemment, lors d'un discours de Gandalf, Tolkien semble refuser la peine de mort: "Nombreux sont ceux qui vivent alors qu'ils méritent la mort. Et nombreux sont ceux qui sont morts alors qu'ils méritaient de vivre. Vous ne pouvez pas leur rendre la vie, alors ne soyez pas prompt à dispenser la mort". Cependant, on remarque le nombre immense d'Orques tués, tous les traîtres meurent: Boromir, Saroumane, Langue de Serpent, et Gollum, alors que tous les héros, et ceux considérés comme bon ne meurent pas.
    Chez Tolkien, la mort violente arrive à tous ceux qui, à l'intérieur de l'oeuvre, méritaient de mourir et méritaient de mourir dans les conditions précises où ils meurent. On le remarque notamment dans le chapitre intitulé "Le nettoyage de la Comté" ( livre IV ) :  "il ne sert à rien de répondre à la vengeance par la vengeance: cela ne guérira rien." s'exclame Frodon , alors que dans les faits vont le contredire dans ce même passage, puisque Saroumane et Langue de serpent vont être tués. En disant explicitement le refus de la peine de mort, J.R.R. Tolkien oriente la pensée des lecteurs vers l'idée que la pitié est dangereuse: les mauvais individus  le demeurent et mieux vaut les tuer avant qu'ils ne vous tuent.
    De sa conclusion que Le Seigneur des Anneaux révèle une fascination pour la mort et la guerre, Isabelle Smadja tire en outre la généralisation absurde et déplaisante que les lecteurs du livre éprouvent une attirance malsaine pour le morbide et la mort.

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B-Les clés de l'oeuvre : la mort et le pouvoir

    Vincent Ferré :

   Vincent Ferré a voulu dans son ouvrage, Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu, examiner le rôle de la mort dans Le Seigneur des Anneaux, et sa relation avec l'immortalité, la vie et la renaissance.
    On remarque avant tout que la mort n'est pas présentée comme totalement négative, et qu'elle est malgré tout omniprésente. Cette aventure n'est pas uniquement une confrontation avec la mort mais une véritable lutte avec celle-ci.
    La mort est toujours à l'oeuvre , et souvent violente et soudaine ( chute dans la Moria de Gandalf, suicide de Dénéthor), elle peut surgir dans un contexte guerrier, c'est-à-dire propice à celle-ci, mais aussi au coeur de la vie, de la joie, il n'y a aucun moyen de lui échapper.
    Tout ceci montre bien que les personnages affrontent la mort d'une manière très réaliste, et que quiconque s'étant retrouvé face au deuil, ne peut que réagir face à cette situation hélas commune à tous les hommes. Tout comme nous, les personnages perçoivent la mort comme injuste parce qu'elle frappe souvent ceux qui devraient vivre "les jeunes périssent, et les vieux s'attardent dans leur dessèchement" nous affirme le vieux roi de Rohirrim, elle touche les êtres aimés.
    On perçoit nettement un combat de la vie contre la mort, le conflit contre Sauron est dans une large mesure celui de la vie, assimilée à la lumière et à la nature, de plus, la résistance au Mordor unit toutes les formes de vie, tous les peuples, des Hobbits aux Ents, alliés par l'amour et l'amitié.
    Les Hobbits, qui seraient le peuple correspondant à nous, lecteurs, vont évolués comme chaque être humain au contact de la mort.
    Tolkien voyait dans la guerre de l'Anneau un décor dans lequel les personnages seraient amenés à évoluer et se révéler : "Il y a une graine de courage" cachée dans tout Hobbits, commente le narrateur, "attendant que quelque danger final et désespéré le fasse germer". On voit bien que c'est parce que leur quête semble vouée à l'échec mais qu'ils décident de la poursuivre et s'approchent très près de la mort que ces personnages s'ennoblissent.
    Tolkien veut montrer comment ils s'aguerrissent progressivement et découvrent en eux des ressources insoupçonnées. Le dénouement de la quête met fin à un Age de la Terre du Milieu et permet l'avènement d'une autre ère.
    Encore une fois, nous pouvons nous reconnaître dans la douleur, la révolte, l'effroi, lorsque nos héros sont confrontés aux funérailles. La tristesse des huits Marcheurs de la Communauté de l'Anneau est évidente après la chute de Gandalf dans la Moria : "le chagrin les accabla complètement, et ils pleurèrent longtemps". A plusieurs reprises, des signes font croire qu'un personnage a été tué, mais, comme souvent chez Tolkien, les apparences sont trompeuses : Merry, Pippin et Sam "d'une pâleur mortelle" prisonniers de l'être des Galgals. Aragorn croit mort  Frodon,  blessé dans la Moria.
     L'importance accordée à la sépulture caractérise les personnages qui se trouvent du côté du bien, Tolkien met parfois en scène de véritables rites funéraires : "après avoir couché sous un tertre leurs camarades tombés et chantés leurs louanges, les cavaliers firent un grand feu et dispersèrent les cendres de leurs ennemis".
    Si le rapport des personnages du Seigneur des Anneaux avec la mort est si proche du notre c'est parce que "la Terre du Milieu est notre monde. C'est pour nous amener à réfléchir que Tolkien a choisit le vecteur du merveilleux".

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    Semprini :

    Semprini, à l'inverse d'Isabelle Smadja, considère que le sujet principale de l'oeuvre est "le désir d'immortalité et non la fascination de la mort". Tolkien s'interroge donc sur la recherche sur l'abolition du temps et sur l'obsession de la conservation des choses telles quelles existent, puisque l'Anneau unique confère l'immortalité.
    La Lorien constitue un îlot temporel, en effet,  Semprini tente de montrer que l'oeuvre arrache le lecteur à son monde pour l'univers imaginaire de Tolkien et abolit le temps durant la lecture.
    Le thème de la fuite du temps, de la recherche de la permanence, est omniprésent dans la littérature des années 1920-1930 (Proust, Thomas Mann, Tolkien ...).
    Si Dénéthor, devenu fou, ne voit que la mort comme unique remède, d'autres comme Aragorn, lui cèdent sans jamais la désirer. Le désir dans Le Seigneur des Anneaux est celui d'immortalité.
    Les membres de la Communauté font croire à Sauron à une guerre totale, entreprise de diversion, alors qu'ils ont fait le choix du refus de la guerre en envoyant Frodon détruire l'Anneau.
    Le Seigneur des Anneaux est une ode au courage et au don de soi, le refus de pouvoir et de l'utilisation de la force, et un appel à la tolérance.